L'IA va-t-elle vraiment détruire l'emploi ? Ses créateurs n'en sont plus si sûrs
Ceux qui ont tout déclenché admettent s'être potentiellement trompés.
Mégalo much ? Depuis quelques années, les grandes voix de l'intelligence artificielle rivalisaient de prophéties funestes. L'IA allait détruire les emplois par millions, les cols blancs étaient condamnés et les fonctions support, vouées à disparaître. Ce discours vient de prendre un sérieux coup dans l'aile, venu de ses propres auteurs. Explications.
« On effraie les gens et c'est irresponsable »
C'est le revirement de la semaine. Jensen Huang, directeur général de Nvidia, et Sam Altman, patron d'OpenAI, ont tous deux revu leur position sur l'impact de l'IA sur le marché du travail. Des déclarations presque coordonnées, ce mardi 26 mai, lors desquelles ces derniers ont qualifié les licenciements présentés comme la conséquence directe de leur technologie comme fallacieux, dans certains cas.
Interrogé sur Channel News Asia, Huang n'y a pas été de main morte : les entreprises qui invoquent l'IA pour justifier des suppressions de postes tiennent un discours « paresseux ». « L'IA est devenue productive et utile il y a tout juste six mois, et ils ont commencé à licencier à cause de cette technologie il y a plus de deux ans ? Ça n'a aucun sens, a-t-il insisté, sans citer d'entreprise. Ils veulent juste faire les intéressants. Je pense que l'on effraie les gens et c'est irresponsable. »
Du côté d'OpenAI, le mea culpa est tout aussi net. Lors d'une conférence organisée par la Commonwealth Bank of Australia à Sydney, Altman a reconnu que l'IA ne « provoquera pas l'apocalypse annoncée par les entreprises de notre secteur », dont la sienne, à l'origine de ChatGPT. « Je m'attendais à plus d'impact sur les emplois de bureau de base que ce qu'on a pu observer. C'est un aspect sur lequel mon intuition était à côté de la plaque », a-t-il concédé.
Dario Amodei, son concurrent chez Anthropic (Claude), a lui aussi atténué son discours. Même si une majorité des tâches seront automatisées, les salariées et les salariés pourront se consacrer à celles qui sont les plus productives. Une position que Huang a balayée d'une pique : il est « en désaccord avec quasiment tout ce qu'il dit ». Ouille !
Ce que disent (pour l'instant) les données
Ce retournement rhétorique des patrons de la tech coïncide, en réalité, avec ce que les institutions économiques observent depuis plusieurs mois. Pour exemple, une note publiée en mars 2026 par deux économistes de la Banque centrale européenne (BCE) portant sur environ 5 000 entreprises européennes. Ces derniers ont en effet constaté que les entreprises qui utilisent le plus l'IA ont environ 4 % de chances supplémentaires d'embaucher. Celles qui y investissent ont, quant à elles, près de 2 % de chances en plus de recruter. Les chiffres contredisent donc, pour l'instant, un scénario catastrophe.
Et les travailleurs, dans tout ça ?
Pendant que les dirigeants débattent entre eux du bon niveau d'alarme, l'inquiétude croît chez les salariés du monde entier.
Selon un sondage Odoxa réalisé pour Saegus, présenté le 14 avril lors du Saegus Summit, la part des salariés français utilisant l'IA au travail a plus que doublé en un an (de 12 % à 26 %), mais les craintes sur l'emploi restent vives. Les discours rassurants ne semblent donc pas être arrivés jusqu'aux bureaux. Une autre étude de la même enquête, révèle que 61 % des cadres français anticipent une transformation profonde de leurs missions sous l'effet de l'IA. Et, dans les secteurs les plus exposés, l'accompagnement semble faire défaut : seuls 17 % des professionnels du numérique estiment que leur entreprise forme correctement ses collaborateurs.
La réaction ne se limite pas aux sondages. Lors des cérémonies de remise de diplômes du printemps 2026 aux États-Unis, plusieurs intervenants qui célébraient l'avènement de l'IA ont été hués par les étudiants. Le 15 mai, à l'université d'Arizona, l'ancien directeur général de Google, Eric Schmidt, s'est interrompu sous les sifflets après avoir comparé la révolution de l'IA à celle de l'ordinateur personnel. À l'université de Floride centrale, une cadre dirigeante qui qualifiait l'IA de « prochaine révolution industrielle » a déclenché le même accueil. La génération qui va hériter du marché du travail a visiblement cessé d'applaudir les discours triomphants.
S'inquiètent-ils à raison ? Le rapport Global Talent Trends 2026 du cabinet Mercer (publié en février 2026, près de 12 000 dirigeants, responsables RH, investisseurs et salariés interrogés dans 16 zones géographiques) vient effectivement doucher l'optimisme relatif de ces mastodontes de la tech : 99 % des dirigeants affirment que l'IA entraînera des réductions d'effectifs d'ici deux ans, et 65 % des dirigeants estiment que 11 à 30 % de leurs salariés devront être redéployés ou requalifiés dans le même délai.
De ce brouillard, se dégage tout de même une certitude : les métiers les moins exposés à l'IA sont précisément ceux qu'on déconseillait aux jeunes depuis des années. Couvreurs, aides-soignantes, mécaniciens... Pendant que les cadres s'inquiètent, les filières professionnelles recrutent. Et pour ceux qui restent dans les métiers exposés, la question n'est peut-être pas tant de savoir si leur poste survivra que de comprendre quelles compétences résisteront à l'obsolescence.
Un débat loin d'être clos
N'inversons pour autant pas les excès. Si le catastrophisme est, il semblerait, exagéré, la pleine sérénité serait tout aussi prématurée. Le 27 mai, dans un discours prononcé à l'université Stanford, Lisa Cook, gouverneure de la Réserve fédérale américaine (Fed), a estimé que nous pourrions être « sur le point d'affronter la plus importante réorganisation du travail depuis des générations ». Elle reconnaît que de nouveaux emplois seront créés à long terme, mais avertit que « les destructions d'emplois liées à l'IA pourraient précéder les créations ». Une hypothèse qu'elle formule avec prudence : les preuves concrètes ne sont pas encore là, « mais l'horizon reste incertain ».
Dans les faits, débat tranché ou non, les suppressions de postes invoquant l'IA s'accélèrent. Meta licencie 8 000 salariés pour « compenser les investissements » dans l'IA tout en prévoyant d'y consacrer entre 125 et 145 milliards de dollars en 2026 ; dans les cryptomonnaies, plus de 5 000 postes ont disparu depuis janvier. « Cette vague IA est aussi un prétexte pour faire des plans sociaux », déclarait à BFM Business, il y a quelques jours, Grégory Raymond, cofondateur de la plateforme The Big Whale. Un renversement de logique s'est donc opéré : licencier n'est plus un aveu de faiblesse, les cours de Bourse pouvant grimper après l'annonce d'un plan social.
En France, le cadre juridique offre, pour le moment, davantage de protections. En effet, invoquer l'IA pour licencier est légalement possible, mais l'employeur doit préalablement tenter de reclasser et de former ses salariés. Des garde-fous qui encadrent le phénomène sans pour autant prémunir contre le risque d'« appel d'air massif » qu'identifient déjà des spécialistes du droit social.
Ça se tire dans les pattes
Le revirement intervient, notons-le, alors qu'OpenAI et Anthropic se rapprochent tous deux d'une entrée en Bourse qui nécessitera la large adhésion des investisseurs. Difficile de ne pas y lire autre chose qu'un simple aveu d'humilité : Huang épingle Amodei, Altman se désolidarise de « son secteur », Amodei promet une automatisation douce. Le catastrophisme était collectif. Le repositionnement, lui, est solitaire.
Pendant ce temps, lundi dernier, le pape Léon XIV publiait Magnifica Humanitas, sa première encyclique consacrée à la protection de la dignité humaine face à l'essor de l'IA. À ses côtés, pour la présentation, se trouvait Christopher Olah, cofondateur d'Anthropic et spécialiste de l'interprétabilité de l'IA, qui a jugé l'appel du pape « d'une actualité brûlante » et confirmé la possibilité d'un déplacement d'emplois à grande échelle. Anthropic, dont le patron vient d'être publiquement contredit par Jensen Huang, qui a déclaré être « en désaccord avec quasiment tout ce qu'il dit ». Même le Vatican a pris position avant que le secteur ne s'accorde sur la sienne.
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