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Ce que la France partage (et ne partage pas) avec le boom chinois des travailleurs flexibles 

Par Laura Lamassourre Publié le

En Chine, le livreur cède la place au créateur de contenu. Et en France ? 

Ce que la France partage (et ne partage pas) avec le boom chinois des travailleurs flexibles 
Ces dernières années, le revenu horaire réel des livreurs ne fait que reculer. © pixarno@stock.adobe.com

Le travail flexible y a changé de visage. Longtemps associé aux livreurs et aux chauffeurs VTC, ce statut concerne aujourd'hui près de 320 millions de personnes, soit 44 % de la population active du pays. Selon Huang Weiping, professeur d'économie à l'Université de Renmin cité par RFI, 60 % des travailleurs flexibles chinois sont aujourd'hui titulaires d'un diplôme universitaire, et les créateurs de contenus et animateurs de plateformes représentent à eux seuls plus de 90 millions de personnes, loin devant les 25 à 30 millions de chauffeurs VTC et les 20 millions de livreurs de repas du pays.

Le revers d'une explosion portée par l'IA

Huang Weiping associe cette explosion à l'essor de l'IA et d'Internet. D'une part, l'IA générative produit elle-même du contenu (des avatars entièrement générés par IA animent des livestreams depuis 2022), et des modèles chinois comme Kling ou Seedance, spécifiquement conçus pour la création vidéo, abaissent par ailleurs la barrière à l'entrée pour devenir créateur. D'autre part, des algorithmes de recommandation de plus en plus sophistiqués démultiplient la portée de chaque créateur sans effort marketing classique.

Cette catégorie de « créateurs et animateurs de plateformes » recouvre des réalités très diverses : du contenu de divertissement ou lifestyle classique, mais aussi, pour une part significative, le live commerce. Ce secteur pèse à lui seul près de 807 milliards de dollars de ventes en 2024, et pourrait dépasser les 1 000 milliards d'ici 2026. Mais cette économie a aussi son revers. En 2023, un reportage viral montrait des centaines de streameuses diffusant la nuit sous des ponts en Chine, en quête des quartiers les plus riches pour capter davantage de dons.

Une dynamique de fond comparable se dessine en France, à une tout autre échelle et dans un tout autre cadre : celle du freelancing qualifié et de l'économie des créateurs de contenu, qui s'ajoutent aux formes plus anciennes de travail indépendant sans les remplacer.

Le freelance qualifié, une population déjà massive en France

Contrairement au cas chinois, le freelancing qualifié (design, rédaction, développement, conseil) n'a rien d'un phénomène récent en France et, selon l'étude Freelancing in Europe 2024 menée par Malt et le Boston Consulting Group, 92 % des indépendants français ont fait au moins trois ans d'études supérieures et 94 % d'entre eux ont même déjà occupé un poste en CDI, dont près de la moitié pendant plus de sept ans. Du côté des cadres, l'Apec recense 440 000 « freelances cadres » en France en 2024, concentrés dans la communication-création (29 %) et l'informatique (23 %).

Comme leurs voisins européens, la plupart des freelances français (65 %), déclarent s'être tournés vers ce statut par motivation personnelle plutôt que par des facteurs externes. Et une majorité écrasante (90 %), toutes zones confondues, ne cherche pas activement un emploi salarié à temps plein.

bon à savoir

En France, plusieurs statuts permettent d'exercer une activité indépendante, avec des implications différentes en matière de charges, de protection sociale et de responsabilité juridique. Le régime de la micro-entreprise, simplifié, est le plus accessible. Le portage salarial permet de conserver certains droits du salariat tout en travaillant en mission. La profession libérale, de son côté, s'adresse à des activités réglementées ou intellectuelles spécifiques. Le choix du statut dépend surtout du volume d'activité, des revenus attendus et du secteur d'exercice. 

VTC et livraison : la croissance du volume, sans l'ascenseur social

En France, les emplois flexibles les plus courants continuent de gagner du terrain. Selon le service statistique du ministère du Développement durable, le pays comptait environ 71 300 chauffeurs actifs sur les plateformes VTC en 2024, soit une hausse de 51 % par rapport à 2022. Un chauffeur actif dégage en moyenne 38 euros de chiffre d'affaires horaire avant bonus, un revenu minimum de 30 euros par heure travaillée étant garanti depuis mai 2024.

Côté livraison, l'ARPE * constate, ces dernières années, un recul du revenu horaire réel une fois ajusté à l'inflation sur plusieurs plateformes, tandis que les temps d'attente entre deux courses augmentent.

Autrement dit, ce pan du travail flexible progresse fortement en volume en France, comme en Chine, mais sans que cette croissance s'accompagne d'une amélioration des conditions de revenu, à l'inverse de la trajectoire plus qualifiée que suivent le freelancing et l'économie des créateurs.

La creator economy française, une version embryonnaire d'un mouvement de fond

C'est sur ce terrain que le parallèle avec les 90 millions de créateurs chinois prend le plus de sens, à une tout autre échelle. La France comptait 348 058 créateurs de contenu monétisant leur activité en 2025, contre 303 648 l'année précédente, pour une creator economy évaluée à environ 7 milliards d'euros, un montant qui pourrait atteindre 30 milliards d'ici 2031 **.

Cette croissance se lit aussi côté annonceurs : les investissements dans le marketing d'influence ont atteint 587 millions d'euros en 2025, en hausse de 81,7 % depuis 2022 ***, portés par une professionnalisation du secteur, avec la montée d'agences et de managers dédiés aux créateurs là où ce travail restait jusqu'ici artisanal.

Deux dynamiques alimentent cette accélération. D'un côté, l'IA générative, considérée comme intégrée ou essentielle à leur façon de travailler par 63 % des créateurs français, sans se substituer à leur touche personnelle (74 % estiment que leurs contenus reflètent toujours leur voix propre), selon une étude Adobe / Harris Poll publiée en mai 2026. De l'autre, une aspiration générationnelle : 50 % des 15-24 ans se disent attirés par le statut d'influenceur, contre seulement 4 % des 65 ans et plus ****.

De Pékin à Paris, l'écart d'échelle et de contexte reste considérable. Le mouvement de fond, lui, gagne du terrain des deux côtés, mais pas de la même manière pour tout le monde. Le freelancing qualifié et une partie de l'économie des créateurs relèvent d'un choix, tandis que VTC, livraison et live streaming rappellent que la flexibilité peut souvent rimer avec précarité.

 

* Autorité des relations sociales des plateformes d'emploi

** Coherent Market Insights, étude présentée à la Paris Creator Week, décembre 2025.

*** France Pub / ARPP, 2ᵉ édition de l'étude sur les investissements en marketing d'influence, 2026.

**** Observatoire Cetelem / Harris Interactive, étude sur l'appétence des jeunes pour le statut d'influenceur, 2023

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