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Fête et travail, une cohabitation ancienne que l'entreprise n'a cessé de rebattre
Cela remonte à plus loin qu'on ne le croit.
On fête une promotion, on partage son blues, ou on veut simplement passer du temps ensemble. Boire un verre avec ses collègues n'a rien de nouveau. Ce qui l'est davantage, c'est l'idée que ce moment doive être organisé, encadré, et de plus en plus souvent restreint.
Faire la fête n'implique pas systématiquement de boire de l'alcool. Mais dans de nombreux pays, la France en tête, l'un s'invite rarement sans l'autre. Au point que le Code du travail français prend la peine de préciser, noir sur blanc, que le vin, la bière, le cidre et le poiré sont les seuls alcools tolérés sur le lieu de travail. Une exception si particulière qu'elle mérite qu'on remonte (en accéléré) le fil de son histoire.
Le pot entre collègues, les origines
C'est en Mésopotamie que la plus ancienne fiche de paie connue, une tablette vieille de 5 000 ans, enregistre des rations de bière données à des travailleurs. En Égypte antique, les ouvriers des pyramides de Gizeh en recevaient jusqu'à cinq litres par jour. Or cette boisson n'était pas considérée comme un extra festif. Consommé par hommes, femmes et enfants, elle nourrissait, hydratait plus sûrement que l'eau, et faisait partie du salaire. On la buvait pendant le travail, pas après.
L'idée d'une fête organisée entre collègues, elle, apparaît a minima dès l'Antiquité romaine. Les collegia, des associations organisées par métier, tenaient des banquets réguliers dans un local dédié, avec règlement et hiérarchie. C'est l'ancêtre direct de la fête d'entreprise institutionnalisée. En parallèle, les popinae, tavernes populaires romaines, accueillaient une clientèle modeste venue boire et jouer aux dés après le travail, plus proche du pot spontané.
Au Moyen Âge, les tavernes urbaines sont des lieux où les hommes boivent après leur journée, et où les marchands concluent leurs affaires. C'est aussi là que naît la première répression documentée. En 1351, une ordonnance de Jean II le Bon menace de prison les « ouvriers oisifs trouvés à la taverne », à Paris. Sous l'Ancien Régime, l'alcool sert aussi de rituel pour sceller un accord entre artisans, notamment lorsqu'un compagnon s'engage auprès d'un nouveau maître.
Chacune de ces boissons a alors sa géographie et sa hiérarchie sociale propres. La bière est perçue comme la boisson des pauvres, tandis que le vin gagne du terrain dès que les conditions économiques s'améliorent. Le cidre, lui, est une affaire d'identité régionale : à la veille de la Révolution, on en consomme jusqu'à 430 litres par habitant et par an à Caen, contre à peine 3 litres à Paris. Le poiré, cousin plus confidentiel du cidre, reste cantonné à la Normandie. Ces boissons n'ont donc pas grand-chose en commun, si ce n'est d'avoir toutes fini, des siècles plus tard, dans la même liste d'exceptions du Code du travail.
Quand l'usine s'invite dans la fête
Le basculement suivant se produit avec l'industrialisation. Le vin devient un vrai complément de salaire pour certains métiers, les cheminots réclament en 1930 « un litre et demi de vin par homme et par jour ». Dans le même temps, les grands industriels du XIXe siècle, Schneider au Creusot, Godin à Guise, organisent des fêtes patronales dans leurs cités ouvrières. Ce n'est plus un rituel spontané entre pairs, c'est une fête pensée et voulue par le patron lui-même.
Autre bascule, avant le XXe siècle, les ouvriers déjeunaient hors de l'usine. C'est la Première Guerre mondiale qui pousse les employeurs à créer des cantines à l'intérieur des ateliers, faisant entrer le vin dans la consommation quotidienne sur le lieu de travail lui-même.
bon à savoir
Dans les années 40, l'État reprend la main
En 1941, la Charte du travail imposée par le régime de Vichy crée les comités sociaux d'entreprise, chargés des œuvres sociales jusque là organisées par le patron lui-même. Quatre ans plus tard, l'ordonnance du 22 février 1945 transfère cette gestion aux représentants élus des salariés. C'est de cette bascule que naît, en creux, l'arbre de Noël d'entreprise. La fête change de mains, elle passe du patron aux salariés eux-mêmes, mais reste une institution, avec ses codes et son calendrier.
Ce que dit la loi aujourd'hui
Le Code du travail tolère toujours quatre boissons sur le lieu de travail, le vin, la bière, le cidre et le poiré, à l'exclusion de tout autre alcool. Une exception qui vient d'une époque où ces boissons fermentées passaient pour hygiéniques quand l'eau était jugée dangereuse. Mais depuis un décret publié au Journal officiel le 3 juillet 2014, l'employeur peut interdire même ces boissons tolérées, à condition que la mesure soit justifiée et proportionnée.
L'employeur reste aussi responsable de la sécurité de ses salariés pendant et après un pot d'entreprise. En cas d'accident lié à l'ivresse d'un collaborateur, sa responsabilité civile peut être engagée pour manquement à son obligation de sécurité, avec des amendes qui peuvent grimper jusqu'à 30 000 euros par salarié en cas de récidive, voire des poursuites pénales dans les cas les plus graves.
La fête au travail, version 2026
Selon un baromètre de Santé publique France, publié en 2021, seuls 12 % des actifs déclarent que la consommation d'alcool au travail fait partie de la culture de leur milieu professionnel, et l'écrasante majorité n'en boit jamais sur le temps de travail hors repas et pots, 89 % des hommes et 95 % des femmes.
Le vrai changement se lit plutôt dans les budgets. Neuf entreprises sur dix ont investi dans l'événementiel professionnel ces deux dernières années, selon l'Event Data Book 2026 d'UNIMEV. Mais en 2025, 66 % des entreprises ont réduit leur budget événementiel global, contre seulement 9 % qui l'ont augmenté, et ce sont précisément les afterworks et le team building qui reculent le plus. Le budget moyen consacré au team building par participant est ainsi passé de 74 euros en 2023 à 67,5 euros au premier semestre 2025.
Cette désaffection n'est pourtant pas uniforme. Un sondage Deskeo de décembre 2025 montre que 79,3 % des entreprises organisent encore un repas de fin d'année pour leurs salariés. Ce qui recule, ce n'est donc pas la fête en tant que telle, mais les formats qui empiètent sur le temps personnel. Le Baromètre santé au travail 2025 d'AG2R La Mondiale le confirme, l'ambiance entre collègues reste un facteur de motivation majeur, et l'entreprise fait figure de rempart contre l'isolement à l'heure du télétravail généralisé.
À ce recentrage des formats s'ajoute un rapport à l'alcool qui change en profondeur. Chez les adultes, la consommation quotidienne d'alcool a reculé de 13 % entre 2021 et 2023 (OFDT). Chez les plus jeunes, la baisse est plus nette encore : entre 2017 et 2022, l'usage quotidien d'alcool chez les jeunes de 17 ans a chuté de 31 % (enquête ESCAPAD, OFDT). La fête n'a donc pas disparu, mais sa forme change, moins de rituels imposés sur le temps libre, davantage de moments recentrés sur les heures de travail. Reste à savoir laquelle prendra le dessus.
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