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5 %, 2,4 %, 24 % : ce que la beauté rapporte vraiment au travail

Par Laura Lamassourre Publié le

Un physique avantageux, plusieurs points de salaire en plus : ce n'est pas une intuition, mais le résultat de nombreuses recherches.

5 %, 2,4 %, 24 % : ce que la beauté rapporte vraiment au travail
La prime de beauté ne profite pas aux femmes, au contraire. © danjazzia@stock.adobe.com

Parler de beauté est délicat, d'autant qu’un standard universel n’existe pas. La beauté, c'est une question de culture, de point de vue, de clichés, de goût. Pour autant, une réalité s'impose, aussi difficile à entendre soit-elle : un physique jugé avantageux vaut, en moyenne, plusieurs points de salaire en plus. Les économistes du travail se sont penchés maintes fois sur la question, et la recherche récente vient encore affiner leurs résultats.

Un phénomène mesuré dès les années 1990...

En 1994, les chercheurs américains Daniel Hamermesh et Jeff Biddle ont posé les bases de ce que l'on appelle la « prime à la beauté ». En croisant des notations d'apparence physique avec les salaires déclarés, à diplôme, expérience et poste comparables, ils ont isolé un effet propre à l'apparence : 5 % de salaire en plus pour les personnes jugées séduisantes, 5 % à 10 % de moins pour celles jugées quelconques.

Une synthèse de la littérature économique publiée par le Luxembourg Institute of Socio-Economic Research (LISER) confirme cet ordre de grandeur. Selon les études les plus citées, les hommes jugés peu attirants subissent une pénalité de 9 % sur leur salaire horaire, contre une prime de 5 % pour les hommes jugés séduisants. Pour les femmes, la prime est plus faible, autour de 4 %.

bon à savoir

La prime à la beauté désigne l'avantage salarial mesuré, à compétences égales, pour les personnes jugées physiquement avantagées. La plainness penalty, ou pénalité de banalité, désigne le manque à gagner symétrique pour les personnes jugées quelconques.

...et confirmé encore récemment

Publiée en janvier 2025 dans la revue Information Systems Research, une étude a suivi les carrières de plus de 43 000 diplômés d'un MBA américain pendant quinze ans, en modélisant l'évolution de leur apparence perçue au fil du temps grâce à des outils d'intelligence artificielle. Résultat ? Une prime de 2,4 % sur la rémunération cumulée dans le même temps, soit environ 2 508 dollars de plus par an en moyenne pour les diplômés jugés les plus attirants. Pour les 10 % jugés les plus séduisants, cette prime grimpe à 5 528 dollars par an. Autre résultat marquant, ces mêmes diplômés ont 52,4 % de chances en plus d'occuper un poste prestigieux quinze ans après l'obtention de leur diplôme.

L'étude précise toutefois que cet effet varie fortement selon les secteurs. Élevé dans les métiers du management et du conseil, il est quasiment nul dans l'ingénierie ou l'informatique. Des chercheurs de l'université Western Ontario étaient arrivés à une conclusion voisine dès 2019, dans une étude publiée par la Review of Economics and Statistics : la prime à la beauté existe surtout dans les métiers qui exigent une interaction poussée avec autrui, et elle disparaît dans les métiers centrés sur le traitement de données.

En France comme ailleurs

Le sociologue Jean-François Amadieu documente le même phénomène côté français dans Le Poids des apparences, publié en 2002. Il chiffre à 9 % le gain salarial associé à une perte de poids de 30 kilos, une manière de montrer que la prime ne récompense pas seulement un visage, mais une silhouette conforme aux normes en vigueur. Il a aussi mené, pour l'Observatoire des discriminations, des tests de recrutement grandeur nature : sur des postes de commerciaux, un CV associé à une photo de candidat jugé disgracieux a reçu un nombre nettement plus faible de réponses positives que le même CV assorti d'une photo jugée avantageuse.

bon à savoir

L'apparence physique fait partie des vingt-cinq critères de discrimination reconnus par le Code du travail depuis 2001. En cas de discrimination avérée, il est possible de saisir le ou la Défenseur(e) des droits en ligne, gratuitement et sans avocat.

Une pyramide de la beauté, aussi

Un des résultats les plus frappants de la synthèse du LISER concerne les cadres dirigeants. Une étude portant sur des directeurs généraux de grandes banques américaines mesure un écart de rémunération totale de 24 % entre les dirigeants jugés au physique avantageux et ceux jugés moins avantagés. À noter que cet écart porte sur la part la plus discrétionnaire de la rémunération, celle négociée directement avec le conseil d'administration, et non sur le salaire fixe. Ce résultat suggère que l'effet tient moins à la compétence perçue qu'à la qualité de la relation interpersonnelle entre le dirigeant et les personnes qui décident de sa rémunération.

Pour les femmes, un « avantage » à double tranchant

Reste une question que ces chiffres n'épuisent pas : la prime à la beauté profite-t-elle également aux femmes, une fois en poste et à mesure qu'elles montent en responsabilités ?

Plusieurs résultats, partagés par le LISER, suggèrent une réponse nuancée. D'abord, l'origine de la prime diffère selon le genre. Le soin apporté à l'apparence (tenue, coiffure, maquillage, etc.) expliquerait environ la moitié de la prime chez les hommes, mais la totalité de la prime chez les femmes. Autrement dit, pour elles, l'avantage salarial tiendrait moins à des traits physiques qu'à un travail de présentation de soi, socialement attendu et non rémunéré comme tel. Ensuite, les femmes mariées jugées en dessous de la moyenne en matière d'apparence ont, selon plusieurs études citées dans cette synthèse, une probabilité de 3 % à 11 % plus faible de participer au marché du travail que les autres femmes.

Le Monde a récemment recueilli plusieurs témoignages qui illustrent ce paradoxe au quotidien. Une cadre de la fonction publique raconte ainsi avoir appris à « poser des limites » face aux comportements que son physique suscite chez ses collègues. Une autre confie se sentir, dans certaines interactions professionnelles, « objectifiée, sexualisée, réduite à un corps ».

Ce plafond se retrouve dans les chiffres les plus récents sur les discriminations en France. Selon le 18ᵉ baromètre de la Défenseure des droits et de l'Organisation internationale du travail, publié en décembre 2025, le risque de subir une discrimination liée au sexe en cours de carrière, déjà 1,6 fois plus élevé pour les femmes en 2016, est devenu deux fois plus élevé en 2024 ; un risque qui ne diminue ni avec le diplôme, ni avec l'âge, alors qu'il tend à s'effacer chez les hommes après 35 ans. Sur la fiche de paie, l'écart de rémunération médiane entre hommes et femmes cadres atteint 16 % en 2025 selon le baromètre de l'Apec, réduit à 6,8 % à poste et profil strictement identiques. Cet écart est stable depuis six ans.

Autrement dit, même quand la prime à la beauté joue en leur faveur, elle exige des femmes un travail de présentation de soi que les hommes n'ont pas à fournir dans les mêmes proportions, et elle ne suffit de toute façon pas à combler ce que le genre leur retire ailleurs.

Ce que ces études mesurent, au fond, c'est la persistance d'un critère qu'on ne choisit pas, mais qui continue de compter.

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