Et si l’IA remettait la semaine de 4 jours au centre du jeu ?
Réponse avec Philippe du Payrat, co-fondateur de 4jours.work et HomoSapia, qui accompagne les entreprises sur la semaine de 4 jours, dans toutes ses déclinaisons.
Il y a un an, vous avez lancé avec 4jours.work la première phase du pilote national de la semaine de 4 jours en France. Quels sont vos premiers retours ?
Philippe du Payrat : Aujourd'hui, beaucoup d'entreprises sont encore dans la phase de poursuite de l'expérimentation, mais aucune n’a fait le choix d’arrêter. Certaines sont toujours dans une démarche de formation mais sur celles qui sont passées à l'action, elles sont soit en phase de pérennisation, soit en phase de poursuite.
Avec 4jours.work, on a aidé une vingtaine d’entreprises en 2025 de secteurs très variés : boulangeries, bureau d’études, immobilier, agence marketing, BTP, cabinet de recrutement… Il n’y a pas une seule structure qui a expérimenté un format de semaine de travail repensé de la même manière. C’est l’un des grands enseignements !
Car chaque organisation a ses propres enjeux économiques, ses propres enjeux de ressources humaines et sa volonté initiale : attractivité, fidélisation, volonté d'engager l'entreprise dans une dynamique d'efficacité, d'efficience ou d'innovation technologique, responsabilité sociale assumée, etc. C’est de la dentelle, avec trente formats différents, et c’est bien normal puisque les entreprises ont toutes des cultures différentes, des enjeux et impératifs économiques spécifiques.
Comment les entreprises ont-elles mis en place la semaine de 4 jours ?
On a par exemple une entreprise de construction où les salariés sont en semaine de 4 jours six mois par an. Une boulangerie a mis en place une semaine de 4 jours une semaine sur trois pour les boulangers et en permanence pour l’équipe de vente. Pour le bureau d’études, les équipes ne travaillent pas le vendredi. Dans une coopérative d’immobilier, l’entreprise est ouverte 6 jours sur 7 avec des rotations d’équipes.
On essaie d’aider les entreprises à chercher des curseurs au niveau des services en fonction de la saisonnalité, des urgences, des éventuelles astreintes à avoir. Les métiers peuvent être très différents au sein d’une même boite, avec des enjeux spécifiques. D’autres entreprises sont en semaine de 4 jours et demi avec deux demi-journées libres. Une entreprise de comptabilité a choisi de sanctuariser deux mois dans l’année en cinq jours pour éviter la surcharge. La semaine de 4 jours est un parapluie qui permet de réinterroger le temps de travail. La semaine de travail n’a pas bougé depuis 100 ans ! Et les conclusions qu’on en tire sont beaucoup plus riches que simplement dire « vendredi off et ciao ». Dans les entreprises suivies, on n’a rien changé de fondamental, on a juste fait bouger les agendas… Une DRH m’a dit que c'était le projet de management du changement le plus positif et collectif qu’elle n’ait jamais mené.
Direction, RH, CSE s'il y en a, managers intermédiaires, salariés, tout le monde est concerné par un tel projet. Et on est obligé de s’interroger collectivement : qu'est-ce qu’on doit changer ? De quoi a-t-on besoin pour gagner du temps dans l'entreprise ? Peut-on challenger nos modes de communication ? Cela fait émerger des débats et mettre le pied à l'amélioration continue dans beaucoup d'organisations qui y voyaient une contrainte à l’origine. Soudain, cela devient une opportunité. Bien sûr, comme tout changement, ce n’est pas indolore et cela coûte d’une certaine manière. Mais généralement, c'est plus de 85%, 90% des salariés qui sont satisfaits des changements opérés.
Et l’IA dans tout ça ? Elle promet des gains de temps de productivité faramineux...
Selon moi, au même titre que repenser la semaine de travail n'est pas une baguette magique, je pense que l'IA n'est pas une baguette magique. On sortira à un moment de cette phase soit de sidération, soit de techno-positivisme en comprenant l’intérêt de certains usages et l’inutilité de certains autres. C’est la différence entre une disruption et une innovation : la disruption va tellement vite qu’on n’a pas le temps d'appréhender les conséquences de l'innovation.
Je discute avec beaucoup de dirigeants et leur seule certitude actuelle est que l'incertitude est là pour longtemps. Une grosse partie des projets d’adoption de l’IA en entreprise échouent aujourd’hui. Pourquoi ? Le facteur humain. Quel est l'intérêt pour moi d'intensifier mon travail si on me demande de modifier des choses que j'aime profondément faire ? Si on me dit tu vas faire trois fois plus de dossiers parce que maintenant tu as des agents IA qui travaillent pour toi, à quoi bon ? C'est là où repenser la semaine de travail devient un projet de partage des bénéfices. Et le partage des bénéfices veut dire engagement collectif et engagement individuel pour changer les choses, pour questionner les « on a toujours fait comme ça », les irritants et les dysfonctionnements. À mon sens, l'IA va rendre obligatoire ce moment de questionnement sur l'organisation.
Aujourd’hui, il y a plein de vendeurs de pioches qui disent de mettre de l'IA partout mais ils ne parlent pas des conséquences de l'IA pour les salariés ou pour l'entreprise. C’est l’une des raisons pour lesquelles les projets IA échouent. Les salariés se demandent si ça va prendre leur job, si ça va intensifier leur boulot. On a besoin d’un nouveau contrat social, d’un nouveau cadre. Certains salariés l’utilisent déjà sans le dire. On manque encore trop de confiance au sein des entreprises en France alors que pourtant, la majorité des gens veulent bien faire leur travail et être reconnus comme tels, et la majorité des entreprises se disent qu'elles ont de très bons salariés.
Le passage à la semaine de 4 jours est donc une bonne nouvelle pour l’adoption de l’IA, et inversement ?
Oui. Car comment est-ce qu'on fait adhérer à des modifications profondes des métiers, de leur sens, du management ? On sait que que tout changement suscite des résistances, alors quelle carotte va-t-on donner aux salariés ? Travailler jusqu’à 70 ans et passer en retraite par capitalisation ? Sans même parler de la justice générationnelle… Je suis peut-être optimiste mais je pense que l’IA va faire éclore et accélérer le sujet de repenser la semaine de travail. Que ce soit la quinzaine de 9 jours, que ce soit 6 mois dans l'année, que ce soit des jours roulants. Chaque révolution technologique a amené à repenser la semaine de travail. Avant l’industrialisation, le travail et la vie ne faisaient qu’un, 7 jours sur 7. Avec la mécanisation de l'agriculture, le taylorisme et le fordisme, on est passé de 6 jours à 5 jours. Aujourd'hui, je pense que l'intelligence artificielle libérera encore une journée. Et c’est tant mieux parce qu'on a des enjeux d'aidance, de parentalité, de vivre ensemble.
On sait que les bouleversements vont être colossaux. Maintenant on a des choix stratégiques en tant qu'entreprise et en tant que société à faire. Est ce qu'on veut aller sur les Raisins de la colère de Steinbeck, avec une captation des gains par une très faible minorité qui donnera lieu à une situation politique explosive ? Ou est ce qu'on pense que le futur peut amener son lot de progrès ? J’ai la conviction sociétale que les deux sujets peuvent et doivent converger. Je me place du côté des progressistes et je pense que la semaine de 4 jours est une manière de réconcilier d'un côté les impératifs d'exigence, de qualité, d'adoption de l'innovation, et de l'autre côté le bénéfice individuel au niveau de son foyer et puis, si ça se massifie, au niveau de la collectivité.
Vous venez de publier une tribune dans Choiseul Magazine où vous parlez de semaine de dix jours pour les foyers bi-actifs. Pourquoi ce changement de focale du salarié vers le foyer vous parait essentiel ?
D’abord, quand on regarde au niveau du foyer, on se rend compte qu’on n'a jamais été autant employé à l'extérieur. Il est donc faux de dire que les générations actuelles sont feignantes : on travaille collectivement beaucoup plus à l'extérieur qu’auparavant. Qu'est-ce qu'on faisait de ce temps avant ? On travaillait à la maison. Le problème, c'est que c'était inéquitablement réparti entre les genres. En clair, les femmes permettaient aux hommes de faire carrière tranquille. Ce n’est plus le cas aujourd’hui et c’est tant mieux. Mais on a perdu du liant dans la société, au niveau familial et sociétal, cette souplesse qui faisait que quand un enfant était malade, un foyer pouvait se débrouiller parce que les femmes étaient des aidantes. Or, d’ici 2030, un quart des actifs seront des aidants. Comment on va faire ? Aujourd’hui, les cols blancs prennent ce temps parce qu’ils peuvent se le permettre, c’est un jeu de dupes avec l’entreprise. Mais les cols bleus ne le peuvent pas… c’est donc aussi une question d’égalité. Peu de gens le savent, mais une grande partie des travailleurs aux Pays-Bas font la semaine de 4 jours pour des questions de garde d’enfants. Et leur économie fonctionne très bien.
On a besoin de temps pour se rencontrer, prendre soin les uns des autres, faire société. Bien sûr, l’économie de l’attention nous en prend beaucoup mais c’est aussi une question sociétale plus globale : comment on coexiste tous ensemble ? Quel est le narratif qui nous unit et nous fait collectivement rêver ? Je pense que repenser le temps de travail est un narratif collectif désirable et motivant. Je n’en connais pas énormément d'autres qui soient aussi puissants. Et puis c’est également une question de progrès. Comment faire progresser notre qualité de vie individuelle, mais aussi collective ? C'est-à-dire : comment faire société en 2026 ? Grâce au temps non marchand. C’est l’une des réponses intéressantes à apporter alors même que les jeunes générations ne croient plus à un futur meilleur.
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