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Au Japon, la fausse polémique du short au bureau cache un vrai malaise
Un short, des jambes, et un pays qui s'écharpe.
Cet été encore, les vagues de canicule battent des records sur plusieurs continents, jusqu'en France. Le Japon n'échappe pas à ce mouvement. Chaque été, l'agence météorologique du pays brandit un mot pour les journées où le mercure dépasse les 40 degrés, kokusho-bi, ou jour de chaleur brutale. Pour y faire face, Tokyo a étendu en avril 2026 son dispositif Cool Biz, encourageant short et t-shirt au bureau. Un choix qui vient de rouvrir un débat que personne n'attendait sur les gambettes des salariés japonais.
Le short, tant qu'il n'offense personne
Le Cool Biz n'est pas une invention de l'été 2026. Yuriko Koike, alors ministre de l'Environnement du Japon, l'a lancé dès 2005. Le mouvement prend de l'ampleur quelques années plus tard, lorsque le séisme et le tsunami de Tohoku en mars 2011 poussent le pays vers un Super Cool Biz, qui élargit les économies d'énergie au travail comme à la maison. Entre-temps devenue gouverneure de Tokyo, Yuriko Koike renoue avec ce principe en avril 2026 pour l'étendre officiellement au short.
Un responsable du service environnement de la ville, Noboru Watanabe, résume l'intention à la BBC : « Nous voulons donner plus d'options aux gens face à la chaleur intense, pas leur dicter comment s'habiller. Il ne devrait y avoir aucun problème tant que la tenue de travail n'est offensante pour personne. » Sur le papier, une mesure de confort et de sobriété énergétique. Dans les faits, une polémique est née, et elle ne parle presque plus de chaleur du tout.
Un buzz venu d'un institut d'épilation
Sur les réseaux sociaux japonais, quelques femmes ont commencé à évoquer un « harcèlement lié aux poils des jambes », baptisé sunehara, contraction de sune (le tibia) et de harasumento (harcèlement). La BBC prend soin de préciser qu'il s'agit de quelques femmes, pas d'un mouvement de plainte généralisé. Une nuance qui a largement disparu des reprises internationales du sujet.
Une enquête menée en une journée par Gorilla Clinic, institut de médecine esthétique réservé aux hommes, donne une idée du rapport de force réel. Sur 800 personnes de 20 à 59 ans interrogées le 17 juin 2026, 53,5 % se disent opposées au port du short au bureau contre 46,5 % favorables, un écart resserré qui traduit plutôt une société divisée qu'un rejet massif. Côté entreprises, 34,5 % autorisent déjà le short sous une forme ou une autre, 65,5 % l'interdisent encore.
Son directeur, le docteur Akifumi Funatsu, confie à la BBC voir de plus en plus d'hommes venir s'épiler les jambes non pour l'esthétique, mais par simple convenance sociale liée au port du short au bureau. Un institut commercial constate une gêne, la nomme, en tire un argument de vente, et la presse s'en empare comme d'un fait social déjà installé. Le mot sunehara n'est d'ailleurs pas neuf, le média Unseen Japan rappelle fin juillet qu'il circulait déjà en 2024, poussé par un autre salon d'épilation masculine.
Les femmes toujours priées de porter des collants
Le vrai déséquilibre du dossier n'est pas dans les poils, il est dans la règle elle-même. Les femmes japonaises restent tenues de porter des collants lorsqu'elles dévoilent leurs jambes, quand les hommes peuvent désormais montrer les leurs sans aucune contrainte équivalente. Interrogée par l’AFP, Atsuko Tamada, professeure de littérature française à l'université Chubu, resitue le débat sur son vrai terrain. Les femmes, rappelle-t-elle, subissent déjà une pression sociale considérable à investir du temps et de l'argent dans leur apparence. Alors, maintenant que les hommes sont eux aussi encouragés à porter short ou sandales, elle s'interroge : « Les mêmes standards d'apparence devraient-ils s'appliquer à eux ? ».
bon à savoir
Au Japon, un vocabulaire du malaise au travail
Le sunehara n'est pas un accident isolé, la littérature juridique japonaise recense plus de trente termes de harcèlement au travail, du harcèlement de maternité au karoshi, cette souffrance née des heures supplémentaires jusqu'à l'épuisement. Une enquête du ministère japonais de la Santé, du Travail et des Affaires sociales, menée en janvier 2024 auprès de 8 000 salariés, mesure le problème réel derrière cette avalanche de mots, 19,3 % disent avoir subi un abus de pouvoir sur les trois dernières années, 10,8 % un comportement abusif de la clientèle, 6,3 % du harcèlement sexuel.
Le harcèlement client, ou kasuhara, illustre bien cette tension entre légèreté apparente et gravité réelle, au point qu'une ordonnance municipale de Tokyo contre les abus de la clientèle est entrée en vigueur en avril 2025. D'autres collectivités japonaises ont pris des règlements similaires, avant qu'une loi nationale, adoptée en juin 2025, ne vienne étendre cette obligation à tout le pays à partir d'octobre 2026.
Le Japon a fini par trouver un mot pour presque tout ce qui dérange au bureau. Certains ont mené à une loi. Le sunehara, lui, n'a pour l'instant débouché sur rien de tel. Les femmes japonaises n'ont pourtant jamais autant travaillé. Selon la dernière enquête sur la population active, leur taux d'emploi atteint 55,1 % en 2025 et leur taux d'activité 56,4 %, deux records, portés par une progression continue depuis cinq ans. Reste à savoir si cette présence accrue finira, un jour, par peser aussi sur les codes qui régissent leur apparence au bureau.
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