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Pourquoi être « si minutieuse » peut coûter cher à la carrière des femmes
« Bien organisée » est un très joli compliment, tant qu'on ne vise pas la direction générale.
« Tu peux t'occuper du planning ? T'as toujours tout en tête », « Tu peux relire avant que j'envoie ? Tu as l'œil pour ces trucs-là. » La rigueur et le sens du détail, une affaire de femmes ? Plutôt une affaire de rôles. À force de leur confier les plannings, les relectures et les comptes rendus, on a fini par y voir une seconde nature. Un cliché qui dessine encore des carrières, et avec elles les contours du marché du travail.
Une étude publiée en décembre 2025 dans le Journal of Personality and Social Psychology le documente avec méthode. Samantha Dodson, professeure adjointe à l'université de Calgary, au Canada, et ses coauteurs y montrent que nous prêtons aux femmes et aux hommes des manières de penser différentes. Aux unes le détail, aux autres la vision. Un partage des rôles qui a surtout le mérite de décider à l'avance qui fera quoi.
Elles vérifient, ils imaginent
Dans trois de leurs six études, plus d'un millier de participants décrivent les femmes comme plus concrètes que les hommes, en général et dans 48 métiers différents. L'une d'elles nuance le tableau, puisqu'elle les juge aussi plus abstraites que les hommes. Le cliché voyage bien, et il n'a même pas besoin d'être formulé. Dans un test d'associations implicites, les participants relient spontanément les prénoms féminins à des termes concrets et les prénoms masculins à des termes abstraits. Selon Samantha Dodson, les femmes adhèrent elles-mêmes davantage à ces stéréotypes que les hommes.
Les deux façons de penser se valent, rappelle Samantha Dodson dans The Conversation. Le problème tient à ce qu'on en fait en entreprise, explique-t-elle. « Les fonctions de support consistent souvent à mettre en place des processus efficaces et à porter une grande attention aux détails. Les postes de direction, eux, impliquent davantage de définir des valeurs, d'élaborer des stratégies et de fixer une vision. Les femmes occupent plus fréquemment le premier type de fonctions, qui mobilise ce que nous appelons un “mode de pensée concret”. Les hommes sont davantage présents dans des postes exigeant une réflexion d'ensemble, ou “abstraite”. »
Des missions indispensables, mais pas de promotions…
Le compliment a un coût. Dans la dernière étude de l'équipe, menée auprès de 841 participants, ce stéréotype augmente la probabilité qu'on confie aux femmes des tâches minutieuses, en plus de leur charge de travail habituelle.
Dès 2017, l'économiste Linda Babcock, de l'université Carnegie Mellon, et trois collègues se sont penchées sur ce qu'elles ont appelé les « tâches à faible potentiel de promotion ». Dans une grande université américaine, elles ont constaté que 7 % des enseignantes-chercheuses se portaient volontaires pour siéger dans un comité interne, contre 2,6 % de leurs collègues masculins, soit près de trois fois plus. Un engagement qui pèse peu au moment d'une promotion.
Une générosité toute féminine ? Pas vraiment. En laboratoire, l'écart disparaît dès que les groupes ne sont pas mixtes. Les femmes ne se dévouent donc pas par nature, mais parce qu'on attend d'elles qu'elles disent oui. Au bureau, Samantha Dodson cite la prise de notes en réunion, l'organisation des anniversaires ou les commandes du déjeuner. Du travail indispensable, souvent oublié lors des entretiens annuels.
… ni de postes de direction
Sur ces points, la France n'a rien à envier à l'Amérique du Nord. Selon les chiffres de l'Insee, en 2024, 95,3 % des secrétaires salariés du privé étaient des femmes. À l'autre bout de l'échelle, elles n'occupaient que 24 % des 1 % d'emplois les mieux payés, alors qu'elles représentaient 42 % des postes du privé en équivalent temps plein.
Dans les 120 grandes entreprises cotées qui composent l'indice SBF 120, les femmes représentaient 26,7 % des membres des comités exécutifs en 2024, deux points de plus qu'en 2021, selon une étude du BCG et du collectif SISTA. Moins d'une entreprise sur deux comptait alors 30 % de femmes dans son comité exécutif. C'est le seuil, valable pour chaque sexe, imposé depuis le 1er mars 2026 par la loi Rixain, aux cadres dirigeants comme aux instances dirigeantes des entreprises d'au moins 1 000 salariés.
Les femmes y sont surreprésentées à la tête du marketing (69 %), des ressources humaines (62 %) et de la RSE (78 %), selon la même étude. Or la moitié des directeurs généraux du SBF 120 sont passés par un poste opérationnel, à la tête d'une division ou d'une région. Rien ne prouve que le stéréotype explique à lui seul cette répartition, mais la coïncidence reste remarquable.
Ce qui dépend de vous (ou pas)
Quelques réflexes peuvent alléger votre quotidien, même s'ils ne briseront pas seuls le plafond de verre. Les chercheurs sont d'ailleurs clairs, c'est aux managers et aux organisations de changer la façon dont les tâches sont distribuées.
Repérez ce qui vous revient par défaut
Si les comptes rendus et les pots de départ atterrissent toujours sur votre bureau, notez-le. Ces tâches pèsent dans votre charge de travail, et c'est un argument concret à poser sur la table.
Demandez une règle, pas une faveur
Dans leur livre The No Club, paru en 2022, Linda Babcock et ses collègues recommandent de faire tourner ces corvées ou de les tirer au sort plutôt que d'attendre un volontaire. Proposer une rotation à toute l'équipe évite que tout repose sur votre seule bonne volonté.
Faites préciser ce qui mène au niveau supérieur
En entretien annuel, demandez quels sont les critères de promotion et quels postes y préparent. Si l'expérience opérationnelle est la voie royale vers la direction, autant le savoir, et la réclamer.
Le collectif a aussi ses leviers
Dans les entreprises d'au moins 1 000 salariés qui n'atteignent pas ce seuil de 30 %, la négociation sur l'égalité professionnelle doit désormais porter sur des mesures de correction. À défaut d'accord, l'employeur fixe lui-même ces mesures, après consultation du CSE, et les représentants du personnel peuvent s'en saisir.
Le détail, compétence de dirigeant ?
Samantha Dodson propose aux entreprises de présenter le sens du détail comme une compétence de leadership dans leurs offres d'emploi et leurs fiches de poste. Une révolution modeste, qui vous évitera peut-être de prendre les notes de la prochaine réunion.
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