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Droit à la déconnexion, la France est-elle un si bon exemple ?
1 Européen sur 5 contacté hors horaires plusieurs fois par mois. Et vous ?
Nombre de salariés ont déjà vécu ou entendu parler de ce type de situations. Un mail reçu à 21 h, un appel du responsable après le départ du bureau, un service « urgent » à rendre dès le dimanche soir.
Plus précisément, c'est même un salarié sur cinq dans l'Union européenne qui déclare être contacté pour des raisons professionnelles en dehors de ses horaires de travail, et ce plusieurs fois par mois. Des chiffres qui ressortent de la dernière enquête européenne sur les conditions de travail, l'EWCS 2024, menée par Eurofound, publiée le 21 juillet 2026. Rapporté à la population active de l'UE fin 2024, cela représente environ 39,4 millions de personnes.
Quand la charge de travail déborde
Sans grande surprise, ce phénomène n'est pas sans conséquence sur la santé mentale des salariés concernés. Parmi ceux contactés quotidiennement en dehors de leurs horaires, 59 % déclarent ressentir un stress permanent ou presque permanent au travail. Ce taux tombe à 17 % chez les salariés qui ne sont jamais sollicités hors de leurs horaires. L'écart est net, et il s'accentue à mesure que la fréquence des sollicitations augmente.
On pourrait aisément associer ces dérives à notre époque du « tout technologie ». Or, selon Eurofound, c'est la charge de travail qui explique ces contacts hors horaires dans un contexte de « transformation de longue durée de la culture du travail », survenue en parallèle de la digitalisation croissante des métiers. Car quand les tâches ne peuvent pas être terminées pendant le temps contractuel, elles débordent naturellement sur le temps personnel, et les sollicitations suivent.
Toutes les catégories professionnelles ne sont pas égales devant ce phénomène. Les fonctions d'encadrement sont les plus concernées par ces contacts hors horaires, suivies par les salariés des services et de la vente. Par secteur d'activité, l'éducation et la santé enregistrent les taux les plus élevés.
Flexible, donc joignable ?
La flexibilité du temps de travail, un progrès pour les salariés ? Pas sûr, si l’on observe les chiffres de l’étude. En effet, parmi les salariés aux horaires flexibles, 64 % sont contactés hors horaires au moins occasionnellement, contre 49 % chez ceux qui suivent des horaires standards. Le même écart se retrouve du côté du lieu de travail. 63 % des télétravailleurs sont contactés hors horaires, contre 48 % des salariés qui travaillent exclusivement dans les locaux de leur employeur.
On ne peut pas non plus tout mettre sur le dos de la flexibilité. Elle agit plutôt comme amplificateur de la charge de travail elle-même. Pour preuve, la majorité des salariés qui n'utilisent jamais d'outils numériques au travail (59 %) ne sont jamais sollicités hors horaires. Ce taux tombe à 38 % chez les utilisateurs de ces outils, qu'ils travaillent à distance ou non. C'est bien l'usage des outils numériques, plus que le télétravail en tant que tel, qui élargit la disponibilité perçue des salariés en dehors de leur temps de travail. « Ces chiffres suggèrent que la flexibilité, du temps ou du lieu de travail, peut renforcer les attentes de disponibilité envers les salariés », résume Eurofound.
Les Français moins sollicités, mais pas déconnectés
Le cas français vient toutefois nuancer le tableau européen. Depuis 2017, la loi dite loi El Khomri, impose aux entreprises de négocier un droit à la déconnexion pour leurs salariés. Presque dix ans plus tard, les chiffres d'Eurofound donnent raison à cette approche, du moins en apparence. La France affiche un taux de contact hors horaires de 16,8 %, l'un des plus bas de l'Union européenne, juste derrière la Pologne (14,9 %). À l'inverse, les Pays-Bas et la Suède, deux pays sans régulation nationale sur le sujet, affichent les taux les plus élevés d'Europe, avec respectivement 31,4 % et 30,5 %.
Penser que la loi fait toute la différence entre les pays, ce serait pourtant aller un peu vite en besogne. Eurofound tempère ce constat, la législation ne suffit pas à elle seule à expliquer les écarts observés, et son effet n'est pas linéaire. Dans les pays nordiques et aux Pays-Bas, par exemple, un taux élevé de contact hors horaires ne traduit pas forcément une absence de protection des salariés. Il peut aussi refléter une tradition d'organisation flexible du temps de travail, où être sollicité en dehors de ses horaires est perçu comme plus normal culturellement, loi ou pas.
Et en pratique, la loi française ne suffit pas non plus à garantir une déconnexion réelle. Selon une étude Viavoice pour le cabinet de conseil en prévention santé Verbateam, publiée en juin 2025, 65 % des salariés français se disent dépendants aux écrans professionnels et seulement 16 % estiment que leur entreprise agit pour limiter cette connexion permanente. Autrement dit, la fréquence des sollicitations directes peut être plus faible qu'ailleurs en Europe, sans que la frontière entre vie professionnelle et vie personnelle soit pour autant respectée au quotidien.
bon à savoir
Une protection européenne à géométrie variable
La France n'est pas un cas isolé. Treize États membres de l'Union européenne régulent aujourd'hui le droit à la déconnexion : la Belgique, la Bulgarie, la Croatie, Chypre, la France, la Grèce, l'Irlande, l'Italie, le Luxembourg, le Portugal, la Slovaquie, la Slovénie et l'Espagne.
Or, la portée du droit varie fortement d'un pays à l'autre. En Belgique, en France et en Espagne, il s'applique à l'ensemble des salariés du secteur privé. À Chypre, en Grèce, en Italie et en Slovaquie, il est en revanche restreint aux seuls télétravailleurs, laissant de côté une grande partie de la population active. La nature même du droit diffère tout autant. En Bulgarie et en Croatie, les salariés ne sont simplement pas obligés de répondre en dehors de leurs horaires. Au Portugal et en Slovénie, l'employeur a un devoir actif de ne pas les contacter pendant leur repos. En Grèce et en Irlande, la loi va plus loin encore, en instaurant un droit explicite à se déconnecter des communications électroniques professionnelles.
Le rôle du dialogue social achève de distinguer les approches. Dans une partie des pays régulés, la négociation collective, sectorielle ou d'entreprise, est centrale dans la définition et l'application concrète du droit. Ailleurs, aucune procédure spécifique n'encadre son application sur le terrain, ce qui laisse la loi largement théorique.
La loi française limite la fréquence des sollicitations directes, mais elle n'empêche pas un bon nombre de salariés de se sentir dépendants à leurs écrans professionnels. Ce que montrent les autres pays européens va dans le même sens, la charge de travail et les outils numériques pèsent plus lourd que le texte de loi lui-même. Le droit à la déconnexion, dix ans après, reste un cadre. Pas une garantie.
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