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Cadres : ce que 60 ans de chiffres disent vraiment d’eux
Pour ses 60 ans, l’Apec publie une vaste étude qui confronte le portrait-robot du cadre à la réalité actuelle.
« Jeune cadre dynamique recherche nouvelle opportunité. » L’image que la formule véhicule n’a rien perdu de sa force. L’Apec l’a retrouvée en analysant environ deux cents images (photos, illustrations, extraits de films) parues dans la presse et ailleurs depuis le milieu des années 1960. On y voit un homme blanc en costume et cravate, porte-documents à la main, qui dirige une équipe depuis une tour de La Défense. Il est bien payé, sûr de lui et à l’abri du chômage. Autant de marqueurs identitaires que les médias ont associés aux cadres pendant six décennies.
Pour ses 60 ans, l’association a confronté ce portrait-robot à la réalité dans son étude « 60 ans d’évolution des cadres », publiée le 13 octobre 2026*, en s’appuyant sur les recensements de l’Insee et sur une enquête menée fin 2025 auprès de 2 000 cadres. Nous l’avons passé en revue, trait par trait.
« Un chef d’équipe » : 58 % des cadres n’encadrent personne
On aurait tendance à imaginer un cadre qui dirige, décide et donne des ordres. Le statut n’a pourtant jamais été réservé aux « chefs », et il l’est de moins en moins. D’après les données de l’Insee exploitées par l’Apec, la part des cadres dont la tâche principale est de superviser d’autres salariés est passée de 53 % en 2006 à 42 % en 2020, si bien que la majorité d’entre eux sont désormais des experts, sans responsabilité hiérarchique directe.
Ce recul tient d’abord à l’essor massif de la catégorie. D’après les recensements de l’Insee analysés par l’Apec, le nombre de cadres dans le secteur privé a été multiplié par plus de cinq entre 1968 et 2020, quand celui des non-cadres n’augmentait que de 50 %. Leur part parmi les salariés du privé est ainsi passée de 7 % à 23 %, soit près d’un sur quatre. Les nouveaux venus ont surtout rejoint des métiers d’expertise, portés par la tertiarisation de l’économie : près d’un cadre sur deux travaille ainsi dans les services à forte valeur ajoutée (conseil, informatique, banque-assurance, ingénierie).
Cette explosion tient-elle seulement à l’économie, ou aussi à une étiquette distribuée plus largement ? La question n’est pas nouvelle, puisque dès sa création en 1947, le régime de retraite des cadres s’est ouvert largement pour réunir assez de cotisants, au point de faire des cadres un « conglomérat de professions », selon un article du Point cité par l’Apec. Aujourd’hui encore, on peut devenir cadre sans changer de métier, et seuls 12 % des cadres jugent leur rôle très différent de celui des non-cadres.
Le niveau de diplôme a suivi, puisque 72 % des cadres du privé ont un Bac +3 ou plus en 2024, contre 44 % en 1990. Le Bac +5 est presque devenu un ticket d’entrée, mais il ne garantit rien. Un an après leur sortie d’études, seuls 65 % des Bac +5 en emploi occupent un poste de cadre, note l’association.
bon à savoir
« Un homme » : 38 % des cadres sont des femmes
Jusqu’aux années 1990, la représentation des femmes cadres dans la presse « s’est souvent limitée à des articles dédiés, centrés sur les difficultés à concilier vie professionnelle et vie familiale », relève l’Apec. En 1995, L’Express consacrait ainsi un article à « cinq battantes » qui parvenaient à concilier métier et éducation des enfants. Les images ont depuis évolué, au point qu’« aujourd’hui, une photo de cadres exclusivement masculins peut choquer, voire susciter des polémiques », note l’association.
Depuis, les lignes ont bougé, à leur rythme. D’après les recensements analysés par l’Apec, les effectifs de femmes cadres ont été multipliés par douze depuis 1968, une hausse quatre fois plus forte que chez les hommes. Alors qu’elles représentaient à peine deux cadres sur dix à la fin des années 1960, elles en représentent 38 % en 2023, ce qui reste en deçà de leur poids parmi les non-cadres (45 %).
La féminisation varie aussi fortement selon les métiers. D’après les données de la Dares, à la fin des années 2010, les femmes occupaient 52 % des postes de cadres administratifs, comptables et financiers, et leur part chez les ingénieurs et cadres de l’industrie était passée de 3 % à 27 % depuis le début des années 1980. L’informatique, dont les effectifs ont pourtant le plus progressé, faisait figure d’exception, avec 18 % de femmes parmi les ingénieurs, six points seulement de plus qu’il y a 35 ans.
Comme ailleurs, les écarts de salaire persistent. D’après le baromètre de la rémunération des cadres de l’Apec, la rémunération médiane des hommes cadres dépasse de 16 % celle des femmes (58 000 € contre 50 000 € brut par an en 2025), et l’écart reste de 6,8 % à profil équivalent, pour atteindre 12 % après 55 ans. Selon une autre enquête de l’Apec, 40 % des femmes cadres estiment qu’hommes et femmes n’ont pas les mêmes chances de réussite dans leur entreprise, contre 16 % des hommes.
Blanc ? Sur ce point la statistique publique reste muette, puisque la France ne produit pas de statistiques ethniques. L’Apec rappelle toutefois que l’origine est désormais la deuxième cause de discrimination ressentie au travail, derrière le sexe. Elle relève aussi que les accords d’entreprise signés entre 2015 et 2024 ne prévoient quasiment aucune mesure spécifique sur le sujet, au-delà de simples rappels à la loi.
« Devant une tour de La Défense » : la moitié des cadres travaillent en PME
Le quartier d’affaires a beau rester le décor préféré des photographes, la moitié des cadres travaillent dans une TPE ou une PME, et cette proportion atteint 58 % hors Île-de-France. La région parisienne concentre toujours 43 % des cadres, mais d’après l’étude, l’emploi cadre y progresse moins vite que dans les autres régions depuis 1990, porté par l’essor des grandes métropoles régionales.
Dans les images analysées par l’Apec, le décor intérieur a lui aussi changé, du bureau aux fauteuils en cuir des années 1970 à l’open space, puis au domicile. Selon la Dares, 65 % des cadres télétravaillaient au moins de temps en temps en 2023, contre 11 % des employés et 1 % des ouvriers. La cravate disparaît des photos au profit des baskets et du sweat à capuche, popularisé par Mark Zuckerberg et les patrons de la Silicon Valley, une évolution dans laquelle l’Apec voit surtout une façon de mettre en scène l’agilité attendue des cadres.
« Bien payé » : 3 755 € de salaire médian, mais des écarts considérables
Sur ce point, le cliché tient la route. D’après les données de l’Insee reprises par l’Apec, le salaire médian net mensuel des cadres atteint 3 755 € en 2024, en équivalent temps plein, soit environ le double de celui des employés et des ouvriers. La médiane cache toutefois une forte dispersion, puisque huit cadres sur dix gagnent entre 2 300 et 7 300 € net par mois. Les cadres eux-mêmes sont de moins en moins convaincus, puisque 32 % se disent insatisfaits de leur rémunération dans l’enquête de l’Apec, contre 26 % en 1995.
« Un héros invulnérable » : 63 % des cadres pensent à trop de choses à la fois
Dans les images analysées par l’Apec, les cadres apparaissent souvent comme des « héros des temps modernes », sûrs d’eux et pressés. Mais dès les années 1970, la presse leur oppose une autre figure, celle d’un « héros dégradé par la charge de travail, l’exigence de résultats et le stress, parfois au bord de l’explosion », décrit l’étude. Les chiffres montrent que cette seconde image n’a rien d’une caricature.
Le quotidien des cadres est d’abord marqué par la dispersion. D’après l’enquête Conditions de travail de la Dares, 63 % disent devoir « toujours » ou « souvent » penser à trop de choses à la fois, contre 43 % des non-cadres. À cette charge mentale s’ajoutent de longues journées, en particulier pour les managers, dont près d’un tiers travaillent 50 heures ou plus par semaine selon l’Insee, contre 11 % des cadres non-managers et 7 % des non-cadres. Le travail les suit aussi hors du bureau. Dans l’enquête de l’Apec, 42 % citent la préoccupation permanente pour leur travail comme le premier inconvénient du statut, contre 36 % en 2010.
Près d’un tiers des cadres ressentent souvent au moins un signe de mal-être psychique, selon une enquête de l’Apec sur la santé mentale. Chez les managers, la difficulté se double d’un tabou, puisque 57 % estiment que laisser paraître leurs difficultés les rendrait moins légitimes. L’association pointe une « culture de la performance et de l’invulnérabilité » qui accentue la pression. Paradoxe, 86 % des cadres se disent pourtant satisfaits de leur situation professionnelle, une proportion quasi inchangée depuis 1995 (85 %).
« À l’abri du chômage » : 4,2 %, mais la moitié des cadres sont déjà passés par France Travail
Le statut protège toujours, puisque 95 % des cadres du privé sont en CDI, contre 83 % des non-cadres. Leur taux de chômage s’établit à 4,2 % selon l’Insee, contre 9,2 % pour les non-cadres. Il n’immunise pas pour autant. Selon une enquête de l’Apec et de l’Unédic, la moitié des cadres ont déjà été inscrits à France Travail au cours de leur carrière, et 61 % redoutent surtout de ne pas retrouver un emploi équivalent s’ils perdaient le leur.
Les deux extrémités de la carrière sont les plus exposées, souligne l’étude. D’après le Céreq, moins d’un diplômé de Bac +3 ou +4 sur dix est cadre trois ans après son entrée sur le marché du travail. En fin de parcours, le taux de chômage atteint 5,2 % chez les 55 ans et plus, et le retour à l’emploi se complique. Parmi les demandeurs d’emploi cadres de 50 ans ou plus, 26 % ont passé au moins douze mois au chômage sur les 15 derniers mois, neuf points de plus que la moyenne.
Que veulent les cadres en 2026 ?
Le cadre des magazines sait où il va, celui de 2025 beaucoup moins. L’Apec a reposé à l’identique une question de 1978 : « Avez-vous une idée précise de la direction que vous souhaitez donner à votre carrière pour l’avenir ? » Seuls 18 % des cadres répondent avoir une idée « très précise », contre 38 % à l’époque. Ils sont aussi plus nombreux à juger nécessaire de changer au moins une fois de métier, 89 % contre 79 % en 1978. Moins de cap ne veut pas dire plus d’inquiétude pour autant, puisque 76 % des cadres se disent confiants pour leur avenir professionnel.
L’association dégage trois aspirations communes. La première, continuer à apprendre, est jugée importante par 95 % des cadres. La deuxième est d’être reconnus, la reconnaissance arrivant en tête de leurs attentes envers leur manager (40 %). La troisième est l’équilibre de vie, dont 63 % font un critère de carrière réussie. Les cadres qui privilégient avant tout leur vie personnelle restent minoritaires, mais leur part est passée de 7 % à 13 % depuis 2010. Et contrairement à une idée répandue, note l’Apec, ils ne sont pas plus nombreux chez les jeunes.
Chez les cadres, si le costard-cravate se fait de plus en plus rare, la charge, elle, n’a pas pris une ride.
*L’étude s’appuie sur une analyse sémiologique des représentations de cadres dans les médias depuis le milieu des années 1960 (Sémiotips et La Collection), sur les recensements de la population de 1968 à 2020 (salariés du privé de 25 à 59 ans, hors agriculture), sur l’enquête TraCov 2 de la Dares (2023) et sur deux enquêtes en ligne, menées auprès de 2 000 cadres en novembre 2025 et de 3 000 non-cadres en juin 2025.
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