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En chiffres : le Smic suit-il vraiment l’inflation ?

Par Laura Lamassourre Publié le

Le mécanisme de revalorisation automatique du Smic promet de protéger le pouvoir d’achat des salariés les moins rémunérés. Mais qu’en est-il dans les faits ? Retour, en chiffres, sur une réalité plus nuancée.

En chiffres : le Smic suit-il vraiment l’inflation ?
Depuis 2012, les « coups de pouce » du gouvernement, c'est fini © Laura Lamassourre/Hellowork

Le sujet du salaire minimum est connu de tous, ou presque. La Dares estimait, dans une publication récente, qu’entre 1 et 2,2 millions de salariés sont rémunérés au Smic, selon que l'on compte la rémunération totale ou le salaire de base. Créé en 1950, le salaire minimum a été profondément réformé par la loi du 2 janvier 1970 qui lui a donné son nom actuel de salaire minimum interprofessionnel de croissance. Cette législation a, de même, introduit un double mécanisme de revalorisation.

Le premier reste l’indexation automatique sur l’indice des prix à la consommation de l’Insee : dès que cet indice augmente de 2 %, le Smic est revalorisé le premier jour du mois suivant. Le second, plus novateur, oblige le gouvernement à assurer, par décret, une progression du pouvoir d’achat au moins égale à la moitié de celle du salaire horaire de base des ouvriers et des employés (SHBOE). Depuis 2010, cette réévaluation est fixée au 1er janvier. Enfin, le Smic peut être revalorisé par le gouvernement, à tout moment, dans le cadre d’une augmentation surnommée « coup de pouce ».

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Sur le long terme, ce système a porté ses fruits. Depuis 1990, le Smic horaire brut réel a progressé de 43 %, soit environ 1,1 % par an en moyenne. Concrètement, cela signifie qu'un salarié au Smic peut aujourd'hui acheter 43 % de biens en plus qu'en 1990, une fois neutralisé l'effet de l'inflation.

Du gain de pouvoir d'achat à l'écrasement de la hiérarchie des salaires

Cette progression, sur les trois dernières décennies, n’a toutefois pas été linéaire. En effet, l’essentiel des gains de pouvoir d’achat s’est concentré en 1990 et 2012, avec une période particulièrement dynamique entre 1997 et 2005. En cause, une période marquée par le passage aux 35 heures et des « coups de pouce » gouvernementaux successifs. Le Smic a donc augmenté plus vite que le salaire moyen.

Entre 2003 et 2005, en particulier, les salaires horaires les plus faibles ont ainsi progressé de 17,5 %. Cette dynamique a conduit à ce que les économistes appellent un « écrasement de la hiérarchie des salaires ».

bon à savoir

L'écrasement de la hiérarchie des salaires désigne la réduction progressive des écarts de rémunération entre les bas salaires et les salaires intermédiaires. Ce phénomène s'explique par un mécanisme simple : le salaire minimum, revalorisé automatiquement, progresse généralement plus vite que les autres salaires, qui dépendent de négociations individuelles ou collectives. Cette dynamique crée un effet de « rattrapage par le bas » : au fil du temps, les salaires légèrement supérieurs au Smic se retrouvent de plus en plus proches du plancher salarial, réduisant mécaniquement l'écart relatif entre les différents niveaux de qualification.

Des « coups de pouce » qui appartiennent au passé

La stagnation relative observée depuis 2012 coïncide avec une réforme majeure de la gouvernance du Smic : la création, en 2008, d'un groupe de cinq d'experts indépendants nommés pour quatre ans et chargé de rendre chaque année un avis sur l'opportunité d'un « coup de pouce ».

Concrètement, ce groupe remet un rapport annuel au gouvernement et à la Commission nationale de la négociation collective sur l’impact du Smic sur l’économie et comportant des recommandations sur son évolution. Mais, dans les faits, il n’a jamais recommandé, en seize ans d’existence, de dépasser la revalorisation automatique. Et, en novembre 2025 encore, il a préconisé de s'en tenir strictement au mécanisme légal pour la revalorisation du 1er janvier 2026.

Les « coups de pouce », c’est fini : le dernier remonte à juillet 2012. C'est une des explications à la faible progression du salaire minimum (3 %) en termes de pouvoir d'achat réel entre 2012 et 2024, soit à peine 0,25 % par an. Le Smic suit désormais l'inflation au plus près, sans la dépasser significativement. C’est une des raisons pour lesquelles le groupe n’a pas particulièrement les faveurs de toutes les organisations syndicales. En 2023, la CGT le qualifiait ainsi de groupe « de la non-augmentation » et rejetait son argument principal, notamment l'idée qu'une hausse du salaire minimum serait « préjudiciable à l'emploi » ou qu'elle affaiblirait la négociation collective.

Et les salaires supérieurs au Smic ?

En période de faible inflation, le mécanisme de revalorisation automatique joue pleinement son rôle et assure même de légères augmentations réelles aux salariés concernés. Mais lors des chocs inflationnistes comme en 2022-2023, le décalage entre la flambée des prix et le déclenchement des revalorisations crée une érosion temporaire du pouvoir d'achat. Ces quatre dernières années, le Smic a progressé de 17 %, un chiffre impressionnant qui ne fait pourtant que compenser l'inflation sans gain réel.

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Le Smic a donc globalement préservé son pouvoir d’achat depuis 1990, contrairement aux salaires supérieurs. En effet, ces dernières années, les 5 % des salaires les plus élevés n’ont augmenté que de 12,6 % quand l’inflation atteignait 14,2 %. Les cadres ont perdu 2,8% de pouvoir d'achat net entre 2022 et 2023. Aujourd'hui, le Smic représente 62,5% du salaire médian français, le ratio le plus élevé d'Europe contre par exemple 46,8% en Allemagne.

Un système (vraiment) au ralenti

L’interaction entre la progression rapide du Smic et du système d’allègements de charges patronales crée, de même, un effet pervers surnommé une « trappe à bas salaires » et définit comme suit par l’économiste Denis Clerc : « Situation dans laquelle un employeur, pour continuer à bénéficier d'avantages particuliers (réductions de cotisations sociales, fiscalité réduite, etc.), maintient le salaire de ses employés à un bas niveau. »

Depuis le 1er janvier 2026, le dispositif, rebaptisé « réduction générale dégressive unique » (RGDU), fonctionne ainsi : la réduction de cotisations est maximale pour une rémunération au niveau du Smic (1 823,03 € brut mensuels en 2026), puis devient dégressive jusqu'à 3 Smic, seuil au-delà duquel l'allègement disparaît totalement. Ce mécanisme, qui représente environ 75 milliards d'euros par an de soutien à l'emploi, génère toutefois un effet collatéral : augmenter un salarié payé entre 1 et 3 Smic implique pour l'employeur une perte progressive de ses exonérations. Combiné à la baisse de la prime d'activité et à l'entrée dans l'impôt, ce système tend à freiner les mobilités salariales ascendantes dans cette zone.

Depuis 1990, le bilan est donc contrasté. Les « smicards » ont certes gagné 43 % de pouvoir d'achat réel, mais le système semble grippé depuis quinze ans. Le refus de l'ancien Premier ministre François Bayrou d'accorder 1% de hausse supplémentaire début 2025 illustre cette nouvelle réalité : le Smic semble moins être un outil de progrès social qu'un garde-fou contre l'appauvrissement.

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